L’avertissement relatif au contenu (trigger warning) démystifié

Par Laurence Corbeil

Vous avez peut-être vu ce sujet circuler de parts et d’autres, que ce soit au sein des réseaux militants ou encore via le web ou au sein-même de salles de classe, de la part de gens qui l’encourage ou s’y opposent. Il s’agit de l’avertissement relatif au contenu, aussi connu en des termes anglophones sous le nom de « trigger warning » ou encore le plus adéquat « content warning » ou parfois « trauma warning ». De quoi s’agit-il donc et à quoi cela sert exactement? Cet article aura pour but de désengorger le débat en proposant une explication concrète de ce type d’avertissement et de ses effets à la fois sur l’individu et sur l’environnement social, les questionnements que le sujet pose sur le lien entre la théorie universitaire et le vécu réel ainsi que les limites du potentiel d’action de celui-ci.

Qu’est-ce et quels en sont les effets individuels?

Pour commencer, l’avertissement relatif au contenu est une mise en garde en lien avec du contenu communiqué, soit lors d’un cours, d’une conférence, d’une projection, d’un partage de contenu sur le web, etc. Celui-ci permet d’informer à l’avance le public, l’auditoire ou le lectorat ciblé de la présence de thèmes, de scènes ou de contenu au potentiel sensible et/ou traumatisant lors de ladite communication. Avertir permet aux gens sujets à la communication donnée de se préparer mentalement avant d’aborder ou de visionner le contenu susceptible de rappeler des scènes de violence ou de grande injustice aux personnes concernées. Il y a donc un lien direct entre l’avertissement relatif au contenu et la santé mentale des individus.  Cela permet de se préparer mentalement en cas de situation de stress post-traumatique ou en situation de vulnérabilité et d’instabilité mentale en lien avec des événements traumatisants. Avertir d’abord permet la validation de la difficulté émotionnelle en lien avec ce vécu et instaure un climat plus susceptible de  permettre la guérison, l’acceptation et d’éveiller l’agentivité des personnes touchées. 

Au-delà des bienfaits individuels, un effet social indéniable

Ensuite, il est important de mettre en lumière que les avertissements relatifs au contenu n’ont pas qu’un un effet purement individuel mais peuvent aussi avoir un effet social positif. Avertir le public que le sujet abordé est en lien avec le vécu de certaines personnes et peut les avoir affecté gravement, du potentiel traumatisant d’un sujet présenté instaure d’emblée un climat plus sain et respectueux. Cela contribue à contrer la banalisation et l’invisibilisation du vécu violent de certain-es et permet la reconnaissance de l’expérience personnelle d’autrui. Par exemple, une personne ayant vécu une agression sexuelle peut s’attendre à une plus grande ouverture générale face à son vécu difficile spécifique simplement par ce type de preuve d’ouverture de la personne en situation d’autorité d’un lieu commun. Alors, plutôt que d’avoir un effet de surprotection des individus comme certain-es le laissent entendre, l’avertissement relatif au contenu instaure en fait les bases d’une culture de la compréhension, de la coopération et du respect mutuel.

L’université, la théorie et le vécu

Le débat qu’il y a autour des Trigger warnings soulève la question du lien entre la théorie universitaire et la réalité matérielle. La théorie présentée lors de cours ou de conférences par exemple est directement reliée aux véritables expériences et conditions humaines. La théorie n’existe pas en elle-même, à part et distante des êtres humains,  ce sont les phénomènes sociaux qui permettent en fait l’émergence de la théorisation. Il n’y existe donc pas de théorie purement objective et rationnelle sans aucun lien avec le vécu et l’émotivité des individus sur des sujets d’actualité. La distance avec le sujet d’étude est souvent nécessaire aux scientifiques mais il ne devrait être obligatoire pour personne de travailler sur un sujet avec lequel ils ne sont pas à l’aise et avertir, simplement, n’est pas trop demander aux professeur-es de premier cycle universitaire et ne limite en rien l’enseignement. Cela permet justement de faire le lien entre vécu et théorie.

Limites de l’avertissement relatif au contenu et le futur possible

Bien entendu, l’avertissement en lien avec le contenu sensible n’est qu’une méthode parmi d’autres et un premier pas vers une déconstruction des stéréotypes liés aux diverses oppressions, aux événements traumatisants et aux problèmes de santé mentale que tous-tes et chacun-e peuvent vivre. Un simple avertissement peut effectivement mettre des bases plus élevées de respect du vécu d’autrui et de ses expériences mais ne peut évidemment pas garantir ce respect au sein des débats qui s’ensuivent. Évidemment, cela peut devenir problématique si tout contenu est critiqué et si l’on verse dans l’inquisition moralisatrice qui revêtirait un caractère de censure où l’on demanderait un avertissement pour tous les sujets au potentiel lourd ou si l’on refusait complètement d’aborder ces sujets en bloc. Toutefois, il est important de savoir que ce type d’avertissement, en réalité, se fait de manière beaucoup plus organique que l’on ne peut le croire: il s’agit d’informer le public des scènes difficiles qui seront présentées, tout simplement.

Il est primordial d’instaurer une culture de la compréhension des systèmes d’oppression (sexisme, racisme, homophobie, transphobie, classisme, etc.) au sein des universités et aussi de fournir une accessibilité aux ressources d’aide sur les campus, les professeur-es étant des pédagogues bien entendu mais n’ayant pas nécessairement la formation d’intervenant-e. Il s’agit donc surtout de démontrer un effort de compréhension de tous côtés et lors d’une situation problématique, être en mesure de fournir des ressources aux étudiant-es ayant besoin d’aide psychologique par exemple et mettre un frein aux échanges irrespectueux et problématiques. Avec le temps et les générations d’élèves devenant professeur-es, il serait possible de voir un réel changement positif dans la méthode pédagogique sur le long terme, ce qui, à ce que je constate, est déjà en oeuvre dans certains milieux malgré le manque flagrant de ressources.

Je termine en remerciant profondément les nombreux-ses professeur-es que j’ai pu rencontrer qui se sont avéré-es très respectueux-ses du vécu de leurs étudiant-es et qui ont su maintenir un climat de respect au sein de leurs classes lorsque des sujets difficiles furent abordés tel que le viol, la prostitution ou encore le racisme, créant au meilleur de leurs capacités un espace de prise de conscience des élèves face au vécu des autres et qui ont aussi fourni des ressources d’aide aux élèves qui en avaient besoin. Il serait nécessaire que davantage de professeur-es y soient sensibilisé-es et aussi que les institutions fournissent un support adéquat aux étudiant-es, qui est à l’heure actuelle en mauvais état dans les milieux scolaires du Québec. Ces méthodes d’inclusion sont à mon avis bénéfiques à l’intégration de gens qui normalement se voient marginalisé-es et transforme l’université, milieu souvent austère, élitiste et capacitiste, en un milieu plus inclusif où il fait meilleur vivre pour l’ensemble de la population étudiante et où les débats se voient respectueux et encore plus fertiles.

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Cet article fut également publié sur le blog Je suis féministe

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Suggestion littéraire: Tueries, par Franco «Bifo» Berardi

Par Laurence Corbeil

Le sujet étant tristement d’actualité, ce livre est un incontournable pour mieux comprendre les tueries en tant que phénomène social à notre époque. Vous ne serez pas réconforté-e par cette lecture de Franco «Bifo» Berardi car la thèse principale de l’auteur est que le système capitaliste tel qu’on le vit, «absolu» ou encore ce qu’il appelle le «nécrocapitalisme» est ce qui mène des gens au suicide individuel, au suicide collectif et au meurtre de masse. L’auteur s’intéresse non seulement à la psychopathologie qui pousse des individus à commettre de pareils actes mais surtout aux origines politiques et aux injustices économiques derrière ces phénomènes, trop peu discutés. Ce livre nous pousse à mieux comprendre les rapports de domination entre les différentes nations et au sein-même des entreprises qui façonnent nos paysages collectifs. L’auteur étudie ce qui mène des hommes de diverses origines à commettre ces actes, à travers quelques cas tristement célèbres, permettant au lecteur ou à la lectrice de mieux comprendre chacun de ces cas et de faire les liens entre les divers événements. On y pointe notamment le culte de la performance et du rendement, qui peut rapidement devenir malsain.

Il s’agit d’un livre très éclairant et réaliste voire pessimiste face à un système qui n’est pas près de changer, et qui sort définitivement du martèlement médiatique dont nous sommes bombardé-es en lien avec le terrorisme islamiste pour se concentrer sur ce qui peut, économiquement, politiquement et bien sûr psychologiquement pousser des hommes à commettre des meurtres de masse. Le seul bémol de cet ouvrage est que les études féministes et post-coloniales sont mentionnées mais peu discutées ou pas suffisamment expliquées en détail. Il aurait été intéressant de s’attarder par exemple à savoir pourquoi seulement des hommes commettent des meurtres de masse, et jamais des femmes.

Notre note: ★★★★☆

Tueries, forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu (2016) est disponible aux éditions Lux et dans bon nombre de librairies du Québec

Suggestion littéraire: Les Libéraux n’aiment pas les femmes, par Aurélie Lanctôt

Par Audrey Mayer

J’entends toujours dire par les gens enthousiasmés par l’austérité qu’on n’a « pas le choix », que « tout coûte toujours plus cher », que je ne suis pas réaliste et trop à gauche. Pourtant, pourtant! Aurélie Lanctôt a réussi à me réconcilier avec la gauche une fois de plus. En un seul paragraphe, l’auteure démolit toutes les fausses idées défaitistes affichant l’austérité comme un mal nécessaire:

« Le poids de la dette publique se mesure toujours en comparant l’endettement à la taille de l’économie de production qui la soutient, le produit intérieur brut (PIB). Pour réduire ce fardeau, on peut faire diminuer le numérateur de la fraction dette/PIB en remboursant les créances, ou encore faire accroître le dénominateur en stimulant la croissance économique. Les enthousiastes de l’austérité préfèrent de loin agir sur le numérateur, en comprimant au maximum les dépenses, même si l’expérience nous montre que cette façon de faire ralentit la croissance et tend à provoquer une augmentation de ratio dette/PIB. En effet, en 2013, des experts du Fonds monétaire international (FMI) ont avoué avoir sous- estimé les conséquences néfastes de l’austérité sur l’économie, et ont reconnu que cette politique était inefficace pour alléger le fardeau de la dette publique. Inutile de s’user les yeux à déchiffrer des colonnes de chiffres et des graphiques abscons pour s’en convaincre, Il suffit de regarder vers la Grèce, le Portugal, l’Espagne ou l’Italie, où les compressions dans les programmes sociaux, la suppression d’emplois dans le secteur public et autres mesures d’austérité ont été appliquées de façon dogmatique pour relancer l’économie après la crise de 2008. Cela à surtout eu pour effet de plonger ces pays dans un marasme économique dont ils peinent encore à s’extirper. » (p.34-35)

Après avoir prouvé que l’austérité est loin d’être une mesure nécessaire, qu’elle est même une mesure drastique et inadaptée, Aurélie Lanctôt va jusqu’à prouver qu’elle porte non seulement préjudice au peuple, mais surtout aux femmes. Partout où les libéraux coupent, c’est dans les services publics. Or, il s’agit des secteurs où les femmes sont les plus actives. L’auteure analyse presque chaque mesure d’austérité et prouve chaque fois qu’alors que l’état se dit non-sexiste, il ne laisse aucune chance aux femmes de diminuer les écarts de salaires et de s’élever au même niveau que les hommes. Un essai renversant que je conseille à tout le monde qui croit que les libéraux sont progressistes: no way, mon ami.e, no way!

Notre note: ★★★★★

Les Libéraux n’aiment pas les femmes (2015) par Aurélie Lanctôt est disponible aux éditions Lux et dans les librairies du Québec

Blog de l’auteure de ce billet: Libraire féministe et végane

Repenser l’agriculture – La permaculture

Par Maxime Fiset
Dans mon précédent article*, je traitais des défauts inhérents au modèle de production agricole industriel qui est le nôtre. J’y dénonçais le fait qu’à cause d’une série de facteurs corrigeables, quoique difficilement, 33% des terres agricoles du monde sont désormais modérément ou fortement dégradées (FAO,2015). Ces facteurs sont assez nombreux, et certains sont issus d’une combinaison d’autres facteurs. La complexité du mode de production agricole actuel n’est plus à démontrer. Notons toutefois certains facteurs assez communs, tels que l’érosion des sols, la dépendance aux engrais, pesticides et herbicides chimiques (Marshak, 2010), ainsi que l’épuisement des nappes phréatiques et la perte de biodiversité.
Une solution à la plupart de ces problèmes est aujourd’hui, plus que jamais, vastement discutée chez les adeptes d’une agriculture plus humaine : la permaculture.
Grosso modo, la permaculture est une méthode agricole systémique, basée sur la compréhension et la reproduction des interactions naturelles entre les composantes végétales et animales du biome mis à contribution. C’est une école à part entière, car elle ne relève pas que de la technique : elle cherche à incorporer, en amont du problème, la variable « comment produire ». Lorsque poussée plus en profondeur, la permaculture discute également du « quoi produire » et du « pourquoi produire ».
En somme, il est postulé, en permaculture, qu’en reproduisant fidèlement les interactions entre les vivants (incluant le sol et son biote) il serait possible de créer une agriculture plus que durable, mais bien permanente. C’est, à mon avis, la continuation logique de l’agriculture d’avant la crise des années 1930. C’est probablement l’attitude que des fermes familiales auraient adoptée si elles avaient suivi la tendance scientifique plutôt que la tangente industrielle.
Mais si la permaculture suppose une certaine souplesse du producteur, elle ne va pas sans une certaine rigidité dans ses méthodes : pour reproduire avec précision les mécanismes qui composent les systèmes vivants de la nature, la permaculture doit s’effectuer sur plusieurs saisons, plusieurs années, car elle prévoit d’intégrer à la ferme, au sein des cultures, des arbres, des arbustes et des animaux. Or, un pommier ou une vigne ne produisent pas avant des années.
Tel que démontré dans son livre « Restoration Agriculture » (Shepard, 2013), Mark Shepard postule qu’en remplaçant les cultures annuelles par des cultures vivaces, on protégerait les sols de manière efficace tout en réalisant des bénéfices justifiant la mise en place de tels moyens. Il propose pour y parvenir de fonctionner par strates en imitant le biome d’accueil. Par exemple, le biome de sa ferme au Wisconsin est ce qu’il qualifie de « savane de chênes ». Pour pouvoir produire en respectant son biome, il fonctionne par strates, un peu comme une véritable forêt. Au sommet de sa forêt productive, il a des arbres assez hauts qui produisent des noix tels que le châtaigner et le chêne. Juste en dessous (mais pas nécessairement au même endroit), les Malus et les Prunus (pommiers, cerisiers, pruniers, etc.) apportent une autre culture à sa ferme. Il cultive également de petits arbres, des noisetiers, et des vignes, qu’il a disposés au travers des autres de manière à imiter la végétation naturelle sans réduire la productivité. Enfin, des arbustes et des buissons résistants à l’ombrage produisent des groseilles et d’autres baies, tandis que des espèces demandant plus de lumière, tels que les Rubus (framboises, mures), sont disposées ailleurs. Il laisse également des zones pour les graminées et les « mauvaises » herbes, et il ensemence ses boisés humides pour la culture de champignons. Des plantes non-productives (mais pas dénuées d’utilité, telles que le vinaigrier) poussent également, afin de ne pas dénaturer l’installation.
Au cœur de sa ferme de « New Forest », des animaux se promènent, certains en liberté surveillée, d’autres dans des enclos mobiles ou des tunnels, par exemple des tunnels en grillage pour les poules au long des pommiers. Les animaux paissant, eux, sont menés au pré en ordre, en commençant par les veaux sevrés, plus les vaches laitières, suivis des bœufs, des cochons, des moutons et, à la toute fin, les chèvres, les tondeuses de la nature, capables de digérer du gyproc. Ces animaux paissent de manière à réguler la croissance des plantes dans les prés, laissés aux graminées et « mauvaises » herbes, et constituent naturellement, en tant que tels, une forme de production. Certaines espèces peuvent consommer les surplus et les pertes des plantes de la ferme.
Vous devez commencer à comprendre les interactions qu’ont entre elles les plantes, et avec les plantes les animaux, qui défèquent, retournent le sol et mangent les insectes. Il va sans dire que presque rien n’est mécanisé sur cette ferme, et que l’irrigation est assurée par des étangs artificiels profitant aux bêtes comme aux plantes en retenant l’eau plus longtemps. Le couvert végétal des arbres protège le sol contre l’érosion en retenant une incroyable quantité d’eau dans les feuilles, tandis que les racines absorbent une part importante du ruissellement au sol, tout en garantissant la stabilité du sol. Plus les systèmes reproduits par l’agriculture sont complexes et proche des systèmes naturels, plus la pérennité de la ferme est assurée.
Ce mode de production, certes plus exigeant que la monoculture hyper-mécanisée (qui est l’une des principales causes des problèmes agricoles modernes), a plusieurs avantages. Avant tout, il permet une meilleure captation de l’énergie du soleil qu’un champ uni et plat de céréale. Le soleil qui n’est pas capté par une plante de la « canopée » l’est par un arbuste ou un buisson, l’albédo y étant beaucoup plus faible (5-10% contre 20-25%)(Villeneuve, 2007). En plus, chaque acre de forêt tempérée séquestre environ trois fois plus de carbone qu’une prairie, et près de trente fois plus qu’une terre cultivée. Il est donc fort probable qu’une « permaferme » soit supérieure qu’une superficie en monoculture en ce qui a trait à la lutte contre les changements climatiques. Troisièmement, la valeur ajoutée totale des produits de la ferme « New Forest » est supérieure à la valeur ajoutée totale d’une ferme en monoculture de taille équivalente. Finalement, et c’est là le plus important, la permaculture place les fermes à l’abri de presque tout. Une forêt résiste mieux à une inondation, aux vents, à la grêle, au gel, etc. qu’un champ de maïs. La variété des plantes empêche qu’une épidémie ou une infestation ne décime toute la plantation, et elle permet au fermier d’être à l’abri des aléas du marché en ce qui a trait au prix de sa récolte, car il est peu probable que toutes les denrées subissent une brusque fluctuation en même temps. D’ailleurs, le modèle peu mécanisé de la ferme « New Forest » place également M. Shepard à l’abris des hausses du prix de l’énergie.
La permaculture présente donc des avantages incontestables lorsque comparée au modèle présent d’agriculture industrielle. J’espère que l’avenir verra naître davantage de petites « permafermes » familiales et écologiques, et je place tous mes espoirs en cette école de pensée pour les paysans des pays en voie de développement, qui pourraient y acquérir une véritable indépendance, et une base solide pour lutter contre la précarité alimentaire dans leurs régions du monde.
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Ferme permacole de New Forest
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Bibliographie
FAO. 2015. « Les sols sont une ressource non renouvelable » URL: http://www.fao.org/3/a-i4373f.pdf
MARSHAK, S.  2010. « Terre, portrait d’une planète ». de Boeck, p. 197-198
SHEPARD, M. 2013. « Restoration agriculture – Real-world permaculture for farmers ». Acres USA
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*Lire l’article précédent: Repenser l’agriculture, partie 1, Le Jaseur Boréal, décembre 2015
Cet article est également paru dans Le Jaseur Boréal, vol.5 no.4, février 2016
Blog de l’auteur: http://chatduvoisin.blogspot.ca/

Le cas RooshV: Quand le masculinisme violent invisibilise le sexisme ordinaire

Par Laurence Corbeil

Cette semaine, le blogueur masculiniste RooshV, désormais connu pour sa rhétorique de « mâle-alpha » et sa lutte pour légaliser le viol dans la sphère domestique, a publié sur son blog une invitation à la tenue de rassemblements masculinistes partout à travers le monde. Dans son annonce, RooshV avait une liste détaillée des endroits de rencontre sur les thèmes de la « néo-masculinité » et il appelait également les hommes qui s’y présenteraient à agresser des femmes sur place si celles-ci osaient se pointer à l’événement. Tous et toutes, à commencer bien sûr par les réseaux féministes et sympathisant.es, se sont empressé.es de s’affirmer contre la tenue de pareils événements. À l’heure actuelle, les maires de nombreuses villes ont publiquement déclaré que ce type d’événement serait interdit, et tant de gens se sont soulevés contre leur tenue au Canada que RooshV lui-même s’est vu dans l’obligation de tout annuler.

Ceci étant dit, qui est Daryush Valizadeh « RooshV », et quel est son véritable impact? Quelques visionnements de ses vidéos sur sa chaîne Youtube nous permettent de rapidement cerner le personnage: un loup d’apparence solitaire en crise identitaire face à ce qu’il affirme être « la destruction des valeurs traditionnelles », se réconfortant dans le discours misogyne qu’il dit avoir appris de son père et qui voit sa lutte pour la défense de la domination masculine comme le combat de sa vie. Son discours reprend celui souvent entendu et propagé du masculinisme mais avec toute une dimension émotive violente et beaucoup trop en marge de ce que la société conçoit comme acceptable (du moins, au Canada en 2016 à en juger par la réaction populaire).
En effet, les hommes, même des hommes très problématiques, sont assez rares à l’apprécier. Qui oserait dire qu’il est pro-viol, alors que l’agresseur moyen ne pense même pas qu’il a commis pareil acte? Ainsi, le masculinisme violent de RooshV masque en fait le véritable problème quotidien vécu par les femmes: le sexisme ordinaire. Celui que l’on vit en marchant dans la rue, dans nos relations intimes, avec notre patron, celui que l’on vit au quotidien. Les hommes peuvent désormais enfin dire que bien sûr qu’ils n’ont rien à se reprocher car la véritable horreur est d’être pro-viol comme ce RooshV! Dans la même lignée que la croyance populaire qui fait le portrait typique du viol comme étant commis par un dangereux agresseur fou, sanguinaire et inconnu, le masculinisme pro-viol permet la déresponsabilisation d’hommes agissant de manière sexiste dans leur quotidien, face à un sexisme que l’on peut plus facilement pointer du doigt. Le réel danger est que ce sexisme ordinaire, plus ancré dans une tradition de domination des femmes normalisée, se voit donc soudainement banalisé, passé sous silence le temps de s’indigner contre l’horreur de vouloir agresser violemment les femmes ou vanter les vertus du viol comme arme de séduction et de domination masculine. Pourtant, combien d’hommes croient encore que si une femme dit non maintenant elle dira oui plus tard, combien d’hommes perçoivent les femmes comme des objets de désir avant tout, combien d’hommes ne comprennent pas ce qu’est le consentement? Combien de femmes vivent cette oppression systémique, les jugements quotidiens sur leur apparence, les commentaires à connotation sexuelle dans les lieux publics, le harcèlement et l’agression de la part d’hommes qu’elles connaissent? Beaucoup trop. Les RooshV existent en fait très souvent parmi nous sans même que l’on ne s’en rende compte.
Heureusement pour nous néanmoins, malgré l’encouragement à la violence et la banalisation du sexisme ordinaire, la méthode RooshV nuit probablement à la propagation de la rhétorique masculiniste. Cette tactique, trop crasse, trop évidente, trop traditionaliste, trop trop, met en lumière la véritable violence du discours et des agissements des masculinistes, qui se cachent souvent sous un masque de politically-correct alors qu’en réalité, leurs propos encouragent le maintien de la domination masculine et de ce fait, contribuent à perpétrer le cycle de la violence envers les femmes. Alors que le masculinisme-pop se déguise en aide bienveillante pour les hommes tout en cachant derrière son masque une violence systémique et la perpétration d’un système de domination existant depuis des siècles, le masculinisme-crasse, quant à lui, enlève son apparat et affirme cette violence de manière si explicite que l’homme moyen préférera bien évidemment s’en distancier.
Peut-être ainsi, malgré lui, RooshV mine-t-il son propre mouvement? Peut-être ainsi enfin le mot « masculinisme » se fait voir au grand jour, comme un mouvement de déni de la domination masculine systémique opprimant encore davantage les femmes qu’elles ne le sont déjà et comme un mouvement clairement antiféministe et puant la misogynie? L’impact est dur à évaluer et l’histoire n’en est pas à sa fin. Ce qui est certain néanmoins c’est qu’il ne faut évidemment pas encourager de pareils propos et bien sûr les dénoncer, et jusqu’à maintenant de ce côté, au Canada du moins, c’est une victoire. Maintenant ne nous concentrons pas que sur de pareils cas extrêmes mais ouvrons nos yeux et œuvrons contre le sexisme ordinaire, dans toute sa subtilité malfaisante et ses dommages quotidiens sur les femmes.
Crédit photo: Charlie Archambault/Daily Mail

 

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